« 30 janvier 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 19-20 ], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1883, page consultée le 08 août 2026.
30 janvier [1847], samedi matin, 11 h. ¾
Bonjour cher bien-aimé, bonjour mon cher petit homme, bonjour, je vous baise et je
vous adore. J’en ai le droit car je suis très propre. Je sors
du bain dans lequel je me suis trempée 2 heures, ce qui ne m’empêche pas de souffrir
de mon pied comme une enragée.
Qu’est-ce que vous faites aujourd’hui mon Toto, quel chien
avez-vous à fouetter ? Vous savez que je me retiens pour aller voir les Tableaux vivants1. Je veux être témoin de l’effet que produironta sur
vous ces groupes indécents mais vertueux.
Je viens de voir Mme Guérard qui venait vous remercier de l’avoir
envoyée à Lucrèce2. Du reste elle y prend goût
et elle vous prie de l’y envoyer encore une fois quand vous pourrez. Seulement vous
aurez la bonté de commencer par moi s’il vous plaît. Moi aussi j’ai envie de revoir
Lucrèce et Dieu sait que vous ne vous prêtez pas excessivement à ce goût prolongé. Encore
si vous me donniez du Jean Tréjean à
discrétion, je ne me plaindrais pas, mais rien du tout. C’est par trop chesse et je pousse d’affreux cris d’indignation et de fureur.
Jour Toto, jour mon cher petit o. Voilà un temps à aller se promener bras dessus bras dessous. Pourquoi n’en profiterions-nous
pas une fois par hasard ? Quant à moi, si vous veniez me chercher, j’irais tout de
suite et comme je suis, pour ne pas manquer cette charmante occasion. Malheureusement
vous ne viendrez pas. Cela n’est pas probable. Vous aurez sans doute quelque séance
et sans cela
même vous ne viendriez pas davantage. Je vous connais maintenant, scélérat, et je
sais à quoi m’en tenir sur vos promesses. Taisez-vous, qu’on vous dit.
Avec tout cela il faut que je
me dépêche car je suis en retard. Rien n’est fait chez moi et il est bientôt une heure.
Quel beau prétexte pour vous, si vous saviez cela, pour venir me chercher tout de
suite. Cependant
ne vous y frottez pas car j’accepterais encore plus tout de suite et vous seriez attrapéb. Baisez-moi, vilain Toto, et aimez-moi un peu
et je vous pardonne tous vos crimes. Tâchez de venir bien vite auprès de moi. Je vais
faire mon feu pour vous recevoir. En attendant, je vous baise et je vous désire autant
que je vous
aime.
Juliette
1 « Dans les années 1846, il y eut un spectacle qui fit fureur à Paris. C’étaient des femmes nues, vêtues seulement d’un maillot rose et d’une jupe de gaze, exécutant des poses qu’on appelait Tableaux vivants avec quelques hommes pour lier les groupes » : Choses vues, édition de Franck Laurent, Livre de Poche, 2013, p. 138. Par ailleurs, le récit par Hugo de la séance de pose du duc d’Aumale chez Vilain les évoque longuement, voir les notes du Journal de ce que j’apprends chaque jour. Hugo avait été introduit dans les coulisses du spectacle, qui se donnait à la Porte-Saint-Martin pendant les répétitions de Lucrèce Borgia.
2 Lucrèce Borgia est reprise à la Porte-Saint-Martin depuis le 23 janvier.
a « produira ».
b « attrappé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
